Cette étude réalisée par l'IACE analyse la situation de l'enseignement des mathématiques en Tunisie, met en lumière les principaux défis ainsi que les enjeux économiques et technologiques liés à cette discipline.
Elle identifie les causes des difficultés observées et propose des recommandations pour réformer l'enseignement des mathématiques et en faire un moteur du développement économique et de l'innovation.
Les mathématiques ne sont plus une simple matière scolaire : elles constituent aujourd'hui le socle de l'industrialisation avancée, de la transition numérique, de l'intelligence artificielle, de la science des données, de la cybersécurité et de la finance quantitative.
Le niveau de maîtrise mathématique d'un pays détermine sa capacité à former les ingénieurs, chercheurs, médecins et cadres scientifiques indispensables à une économie de la connaissance.
C'est à ce titre que l'IACE consacre une étude à l'enseignement des mathématiques : non comme un enjeu éducatif isolé, mais comme un déterminant majeur de la croissance de long terme, de la compétitivité et de la souveraineté technologique du pays.
La conviction qui traverse ce travail est simple : la réhabilitation des mathématiques n'est pas seulement une réforme de l'école, c'est un investissement stratégique dans le capital humain et une condition de la transformation économique de la Tunisie. Le diagnostic qui suit, appuyé sur les données disponibles et les comparaisons internationales, en mesure l'urgence.
Un enjeu d'abord économique
La faiblesse des compétences en mathématiques a un coût macroéconomique mesurable. L'Indice de Capital Humain de la Banque mondiale (2020) situe la Tunisie à 0,52 : un enfant tunisien né aujourd'hui n'atteindra, à l'âge adulte, que 52 % de la productivité qu'il pourrait espérer dans un contexte éducatif optimal.
Sur 10,6 années de scolarité en moyenne, seules 6,5 années sont réellement " ajustées à l'apprentissage " : près de 40 % du temps passé à l'école est virtuellement perdu, faute de compétences effectivement acquises.
Selon les simulations de la Banque mondiale, aligner la qualité de l'éducation tunisienne sur les standards internationaux se traduirait par un supplément de croissance d'environ 1,4 point de PIB par an.
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En appliquant le modèle Hanushek-Woessmann retenu par l'OCDE, combler l'écart de compétences (soit un gain de 46,9 points au score PISA) porterait le PIB tunisien à un niveau supérieur de 63 % à l'horizon 2095, pour un gain de croissance annuelle de long terme de l'ordre de +0,93 point. Autrement dit, la réforme des mathématiques et des sciences s'apparente au premier plan de relance économique dont le pays a besoin.
Le coût social est tout aussi tangible. Le chômage des diplômés de l'enseignement supérieur atteint 24,9 % au troisième trimestre 2025 (INS), nourri par l'inadéquation entre les formations et les besoins du marché.
La valeur ajoutée non produite du seul fait de ce chômage est estimée, de façon prudente, à 9,7 milliards de dinars par an, soit environ 6 % du PIB nominal.
À cela s'ajoute le coût privé supporté par les familles : les dépenses de leçons particulières sont estimées à un minimum de 500 millions de dinars en 2025, facteur d'inégalités supplémentaires.
Un diagnostic préoccupant
Toutes les évaluations convergent vers un même constat de dégradation. À l'évaluation internationale TIMSS 2019, la Tunisie s'est classée dernière (39ᵉ sur 39) avec un score de 389 points, soit 111 points sous la moyenne internationale.
À PISA 2015, elle occupait le 65ᵉ rang sur 70, avec 57 % d'élèves considérés comme peu performants en mathématiques, le pays ne participe plus à ces évaluations depuis 2015, ce qui prive le système d'un suivi actualisé.
L'évaluation EGMA 2023 confirme la fragilité dès le primaire, avec un score moyen de 2,48 sur 6. Les examens nationaux de la session 2025 sont plus alarmants encore : 53,3 % des candidats en 6ᵉ et 36,9 % en 9ᵉ obtiennent une note inférieure à 5 sur 20 en mathématiques, alors même que ces épreuves ne concernent qu'une minorité d'élèves parmi les mieux préparés, ceux qui visent les collèges et lycées pilotes.
Le niveau des autres élèves, en l'absence d'évaluation obligatoire avant le baccalauréat, demeure inconnu. La conséquence la plus visible est l'effondrement de la filière : la section Mathématiques, qui représentait 18 % des bacheliers au début des années 2000, n'en réunit plus que 6 % aujourd'hui, tandis que l'Économie-Gestion est devenue la section majoritaire du secondaire.
Cette désaffection n'est pas seulement le fruit de choix individuels : elle tient aussi à un problème d'accès. À la session 2026, seuls 277 lycées publics sur environ 600 ont présenté des candidats en section Mathématiques, et 73 % d'entre eux se concentrent sur le littoral.
Dans de nombreux gouvernorats de l'intérieur, Kasserine, Kébili, Tataouine, Gafsa, Kairouan, Le Kef, Sidi Bouzid, Siliana, plusieurs délégations n'offrent aucune classe de mathématiques. Des élèves y renoncent donc à cette filière non par choix, mais parce qu'elle n'existe pas à proximité de leur domicile, ce qui en fait un enjeu direct d'égalité des chances entre les territoires.
Des causes structurelles identifiées
Le déclin s'enracine dans plusieurs faiblesses de système. La première est la crise du renouvellement du corps enseignant : la suppression progressive des mécanismes de recrutement a tari le vivier, une part des étudiants rejoint les filières mathématiques par défaut plutôt que par vocation, et la formation initiale comme continue est jugée insuffisante.
S'y ajoutent des programmes surchargés et déconnectés des usages numériques, une faible articulation entre mathématiques et informatique, et des investissements technologiques restés " matériels ", sans réelle appropriation pédagogique.
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Deux facteurs aggravants complètent le tableau : la rupture linguistique, les mathématiques sont enseignées en arabe jusqu'au collège puis en français au secondaire, obstacle réel pour les élèves les plus fragiles, et l'expansion du soutien scolaire privé, qui creuse les inégalités et déresponsabilise en partie l'école publique.
Les leçons des systèmes performants
L'examen des systèmes asiatiques les plus performants (Singapour, Japon, Corée du Sud) et de plusieurs expériences de rattrapage met en évidence des invariants : la cohérence curriculaire et la maîtrise progressive des fondamentaux, la centralité de la résolution de problèmes, l'enseignement explicite, l'évaluation formative avec traitement rapide des erreurs, et surtout la formation des enseignants comme levier central, soutenue par une gouvernance fondée sur des standards clairs et sur des données.
L'objectif n'est pas de transposer mécaniquement ces modèles, mais d'en tirer un modèle national adapté aux réalités institutionnelles, sociales et territoriales de la Tunisie.
Une stratégie de réforme en cinq piliers
La réforme proposée agit simultanément sur les programmes, les enseignants, les élèves, les établissements et la société, et se déploie selon une feuille de route en trois horizons (1-2 ans, 3-5 ans, 5-10 ans).
Pilier 1 — Former mieux les enseignants de demain
Créer des Écoles Normales Supérieures Régionales en Sciences (Tunis, Sfax, Monastir) articulant maîtrise disciplinaire, didactique et stages précoces, instaurer un statut d'élève-professeur assorti d'une bourse et d'un engagement de service, créer une agrégation en mathématiques appliquées et didactique.
Pilier 2 — Réorganiser l'école pour plus d'équité et d'excellence
Faire du primaire le socle de la réforme, intégrer des classes d'élite au sein des lycées ordinaires plutôt que dans des établissements séparés, créer une section unifiée Mathématiques-Sciences-Informatique, et garantir une offre territoriale afin qu'aucune délégation ne prive ses élèves d'un parcours mathématique de proximité, avec remédiation gratuite et olympiades ouvertes aux régions défavorisées.
Pilier 3 — Accompagner les enseignants tout au long de leur carrière
Rendre obligatoires 50 heures annuelles de formation continue certifiante ; diffuser des dispositifs éprouvés (Lesson Study japonais, classes-laboratoires singapouriennes), créer une plateforme numérique nationale, et engager une revalorisation matérielle et professionnelle du métier.
Pilier 4 — Moderniser les programmes et les ressources
Alléger et recentrer les contenus sur les notions structurantes selon une progression spiralaire, concevoir des manuels hybrides (papier et numérique gratuit), généraliser les évaluations diagnostiques aux paliers clés, et assurer la continuité linguistique de l'enseignement scientifique dès le collège.
Pilier 5 — Piloter la réforme par les données et évaluer ses effets
Créer un Observatoire National de l'Enseignement des Mathématiques et de l'Informatique, placé sous l'autorité de la Présidence du Gouvernement et chargé de documenter chaque année les disparités territoriales, établir des unités régionales de recherche en didactique, et nouer des partenariats internationaux (Suisse et Finlande en priorité, puis Singapour, Japon, Corée du Sud).
Publié le 17/07/26 09:28




